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La sorcière aux couleurs

   Il était une fois une sorcière  portant le nom de Wakanda. Elle vivait au sein d'une forêt dense et luxuriante. Elle possédait des dons de sorcières très communs : cueillette des plantes, mijotage de potion magique, incantations diverses et variées... Cependant, sous ses airs de sorcière ordinaire, elle avait un don qu'on attribue souvent aux fées : elle coloriait le monde. Et vivre au fond de la forêt lui permettait de s'en donner à cœur joie en toute discrétion. 

   

   Wakanda vivait à une époque où la couleur n'était plus à la mode. Les marchands de couleur n'existaient plus. Les sourires étaient devenus, eux-aussi, obsolètes. A cette époque, les fugues d'enfants étaient nommées « le mal du siècle ». Chasser les rires des enfants était très difficile. Les parents croyaient donc bien faire en proscrivant les rires et les sourires, car dans ce monde sans couleur, les postes importants étaient occupés par des gens sans sourire. Les parents pensaient avant tout à l'avenir de leurs enfants et pourtant ces être chéris fuyaient la froideur de leurs foyers.

 

   La forêt était un problème. Il est possible de construire des villes sans couleur mais maîtriser la nature capricieuse et exubérante, c’est une autre paire de manches ! D’autant plus que la forêt de Wakanda était si épaisse qu'il était impossible de la défricher. Certains avaient bien essayé, mais ils s'étaient cassés les bras, littéralement !

   

   L'été indien était la saison la plus terrible. Aux abords de la ville grise, la forêt d'automne aux couleurs chatoyantes, chaleureuses, souriantes apparaissait comme une colline de couleurs, provocatrice. L'automne était, bien sûr, la plus grosse saison des fugues. Les enfants étaient attirés par la forêt, comme des insectes par une plante carnivore. On ne sait pas comment ils parvenaient à s'enfoncer dans la forêt impénétrable, mais curieusement, ça se faisait facilement, comme s'ils y étaient accueillis. Ils finissaient toujours par revenir auprès de leurs parents, mais ils n'étaient plus jamais les mêmes : leurs yeux étaient devenus lumineux, leur regard souriait. Pour les médecins le diagnostic était sans appel : ces enfants souffraient d'une overdose de couleurs. Le diagnostic était difficile à digérer pour les parents, car il n'existait pas de remède.

   

   Chez le pédopsychiatre, les enfants racontaient tous la même histoire. Ils s'étaient enfoncés dans la forêt sombre, et puis une lumière leur était apparue. Se dirigeant vers cette source lumineuse, ils avaient débouché dans une clairière, au centre de laquelle se trouvait une chaumière entourée de jardins. Une dame s’affairait soit dans le potager soit dans le verger, auprès des herbes aromatiques ou des roses. Elle sentait bon. Elle les avait accueillis avec un grand sourire, leur avait fait goûter les merveilles de son jardin, ses confitures rouges, vertes ou violettes, ses bonbons au coquelicot ou ses guimauves à la violette.

Lorsque les enfants racontaient tout cela, les adultes avaient du mal à les croire. Ils savaient bien qu'une sorcière habitait la forêt, mais le portrait qu'en faisaient les enfants ne correspondait pas à l'image d'une sorcière au nez crochu et à la chevelure filasse. Et pourtant le résultat était bien là : les enfants étaient ensorcelés !

   

   Un jour d’automne, les autorités décidèrent d'en finir. La sorcière devait être anéantie d'une manière ou d'un autre. Tous les maux de la communauté lui étaient attribués. Si les vaches donnaient du lait rose, c'était la faute de la sorcière. S'il faisait soleil, c'était la faute de la sorcière. Si un arc-en-ciel, surgissait par mégarde après la pluie, c’était la faute de la sorcière. Il fallait donc éliminer cette sorcière pour que le sortilège disparaisse. C’était d’une logique implacable.

   

   Un jour de grand soleil, un hélicoptère survola la forêt, effectua un vol stationnaire au-dessus de la clairière et vaporisa un poison qui détruisit tout : mauvaises herbes, plantes vivaces, arbres séculaires. Les fleurs se flétrirent d'un seul coup. La clairière devint une tâche noire au milieu de la forêt multicolore.

 

   Les enfants n'étaient pas au courant, mais ils ressentirent immédiatement une infinie tristesse. Spontanément, ils coururent vers la forêt, franchirent le manteau végétal et se retrouvèrent devant la chaumière. Ils entourèrent la petite maison mais ils étaient trop nombreux pour y entrer tous. Alors ils désignèrent des jumeaux, un garçon et une fille. Les deux élus ouvrirent la porte en bois et trouvèrent une Wakanda inanimée, sourire aux lèvres, tenant dans sa main une plante. Lorsque les jumeaux en firent part à leur camarade, tous les enfants sourirent et un magnifique arc-en-ciel jaillit de la chaumière jusqu'à la ville. Les enfants s'en retournèrent chez eux, prirent les couleurs de l'arc-en-ciel à pleines mains pour peindre les murs gris. La couleur se fit contagieuse ; les sourires aussi ; les rires aussi !

 

   La feuille que tenait Wakanda était une feuille bleue, douce comme du velours, devenant irisée lorsqu'on la caressait. Wakanda n'était pas morte, mais il lui avait fallu beaucoup d'énergie pour créer cet arc-en-ciel. Elle devint peu à peu invisible à l’œil humain et rejoignit le peuple des fées.

 

 

   Note de l’auteur : si vous souhaitez en connaitre davantage sur la feuille bleue de Wakanda, vous pouvez lire mon roman, Les mystère de la Femme Oiseau.

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