
Le seigneur des ombres
Assis sur un banc, en légère lévitation, celui qu’on surnommait Lord méditait. Sa longue silhouette était un long manteau noir coiffé d’un chapeau à larges bords tombant sur ses yeux. Tel un corbeau sinistre, Lord avait un nez pointu, des yeux noir brillant, les orbites creuses. Tel un spectre, son visage était blafard. Il aimait le brouillard, la nuit et les odeurs nauséabondes. Cet inquiétant personnage avait pour occupation favorite de faire peur aux enfants. Selon lui, faire peur était délicieux. Mais faire peur à des enfants, c’était son péché mignon.
Nous étions le 31 octobre, et pourtant, cet expert en épouvante restait sur un banc. Lord, plus justement nommé « le Seigneur des Ombres », était nostalgique de l’époque où les télévisions n’existaient pas, où les familles se réunissaient autour d’un feu de cheminée et racontaient des histoires (dont il était le héros, parfois). L’ambiance de cette époque lui facilitait la tâche, surtout dans les pays du Nord tel l’Ecosse où l’Islande, ces pays où le vent à lui seul faisait frémir par ses cris et son air glacial. En ces temps-là, il suffisait qu’il provoque un grincement de porte, un miaulement de chat, et le tour était joué ! Les enfants étaient terrifiés et les adultes ne disaient rien, mais n’en menaient pas large. Quel régal !
Chaque année, il changeait de région pour Halloween. Cette année, il était dans une ville ennuyeuse au possible, une ville qui ne dort jamais : des gratte-ciels à n’en plus finir, des éclairages partout de jour comme de nuit, et une immense statue ridicule censée éclairer le monde. Et même si la brume maritime daignait pointer le bout de son nez, avec toutes ces lumières, il lui était impossible de faire peur ! En effet, il avait besoin de pénombre pour surprendre les enfants en quête de bonbons. Sans pénombre, pas d’ombre et pas d’effet de surprise possible. Quant à ce parc… Il fut un temps où les marécages occupaient les lieux. On y respirait un bon air rempli de souffre. C’était un lieu mal famé où il faisait si bon vivre ! « Bah ! Il faut vivre avec son temps », se disait-il, essayant d’être philosophe.
Le banc sur lequel il était « assis » offrait un point de vue très intéressant sur une allée. Légèrement en surplomb, il était malgré tout dissimulé par des arbustes qui gardaient leurs feuilles pour le moment. Ses pensées s’envolèrent à la vue d’une maman qui tenait par la main un petit vampire, qui baissait la tête. Il serrait fort la main de sa maman.
— C’est invraisemblable Hector ! Tu es certainement l’enfant le plus trouillard de la ville, peut-être même de la Terre entière ! Tu as huit ans. A ton âge, on sait que le Seigneur des ombres n’existe pas. D’où sors-tu cette histoire ?
L’enfant tout penaud ne répondit rien. La maman passa devant Lord et s’éloigna.
Pour le Seigneur des ombres, c’était la fin du monde ! Comment se faisait-il que son existence soit remise en cause, niée, mise à mal, bafouée ! Le Seigneur des Ombres était un vieil aristocrate. Il ne jurait jamais, mais là, il en avait très envie. Comment ne pas devenir dépressif … ? Seul l’enfant le plus trouillard de la terre entière croyait en lui ? C’était du joli ! Plus personne de croyait en lui ? Plus personne ?
Il n’avait plus que l’enfant le plus trouillard pour satisfaire son instinct chasseur ! Une proie facile. C’était désolant, mais il allait s’en contenter. Il suivit donc Hector jusque chez lui.
Hector habitait un très grand appartement, qui était face à un parc terriblement hanté. Et ce soir-là, ses parents donnaient une réception et l’avait envoyé se coucher tôt. Lord s’était dit qu’il profiterait du moment où Hector serait sur le point de s’endormir, pour faire son apparition. Il comptait sur la clarté d’un quartier de lune pour jouer avec les ombres. Mais lorsqu’il se présenta dans la chambre, l’enfant n’était pas seul.
Une jeune femme était assise au bout du lit, jambes croisées. Vêtue d’une jupe-culotte et d’un chemisier blanc, elle le toisait effrontément.
— Marie-Morgane ! Ça par exemple ! Ça fait un sacré baille ! Que deviens-tu ? Tu répètes ta mort en boucle ? Tu annonces à ta famille les morts prochaines ? Où tu t’amuses à hanter ces lieux ?
— Très cher Lord, je suis ici chez moi. Partout où se trouve ce garçon, je suis chez moi. Je suis liée à lui et il est lié à moi.
— Je ne comprends pas.
— Je veux bien t’expliquer, parce que tu es une vieille connaissance, mais en principe je n’aime pas trop raconter ma vie.
— Tu es trop aimable, se moqua Lord.
— Lorsque j’étais enfant, dans ma précédente vie, tu m’as souvent fait peur.
— Oui, oui, confirma Lord. Tu étais une très bonne candidate. Tu voyais les fantômes. Je demandais à mes confrères de venir te voir et le tour était joué. Qu’est-ce que c’était drôle !
— Sauf qu’à force de m’envoyer des fantômes, j’ai fini par m’endurcir.
— Oui, à l’adolescence, tu étais beaucoup moins marrante.
— Pour le coup, j’ai aidé plusieurs fantômes à suivre la lumière. Et je suis devenue très forte à ce petit jeu.
— T’as envoyé mes amis de l’autre côté ? Ce n’est pas très sympathique. Heureusement que les guerres existent, sinon je me retrouverais tout seul comme un imbécile.
— Je suis morte jeune, tu sais ? J’avais 18 ans. C’était la guerre. J’ai eu le choix quand j’ai suivi la lumière. Je pouvais revenir et vivre une cinquantaine d’années en plus ou devenir une dame blanche. J’ai choisi la deuxième solution.
Lord siffla et dit :
— Félicitations ! Bienvenue parmi nous.
Marie-Morgane continua :
— Je suis restée pendant un certain temps le long de la nationale 167, à la sortie du village de Luneville, pour prévenir du virage dangereux.
— Ah oui, la route des platanes ! C’est donc là que tu es morte ?
— Oui. Tragique accident. J’étais en vélo. Je fuyais les allemands.
— Et pourquoi es-tu ici ? C’est loin du pays des gourmets.
— Je suis la grand-tante de cet enfant. Mon contrat sur la nationale est terminé.
— Ah oui, s’interrogea Lord ? Tu as décidé de venir hanter ton petit neveu ?
— Dire que je te trouvais diablement intelligent. Mais comment ai-je pu avoir aussi peur de toi !
C’était vexant.
— Oh ça va ! On ne peut pas être parfait.
— Et toi ? Que fais-tu ici ?
— Je suis venu faire peur au gosse.
— Je vois que tu n’as pas changé. Tu ne t’es donc pas lassé ?
— Non, mais les temps ont changé. Ce n’est plus comme avant. Le gibier est de plus en plus rare. Je ne parviens plus à détecter leurs peurs. C’est devenu compliqué.
— Tu n’as pas pensé à te recycler ?
— Tu plaisantes ou quoi ? Je suis le Seigneur des Ombres ! Tu connais beaucoup de Seigneur qui abandonne leur terrain de chasse ?
— En tout cas, oublie cet enfant.
— Et pourquoi donc, Mademoiselle ? Me menacerais- tu ?
Marie-Morgane haussa le ton. Sa voix devint tranchante.
— Et comment ! Je suis son ange-gardienne. Il a un souffle au cœur. Il doit vivre 100 ans. Tu vois le problème ? Si tu lui fais peur, j’emploierais les grands moyens, sois en sûr !
— Ne te fâche pas ! Il n’a pas l’air intéressant de toute façon.
— Autre chose. Lui aussi, il voit les fantômes. Mais ce n’est pas un problème, je l’ai formé. En revanche, il a peur de toi. Transmission génétique d’après ce qu’on m’a dit. Je te conseille fortement de t’en aller. Son anniversaire est pour demain et je dois veiller à ce que tout se passe bien. Je pars tout de suite voir ses copains pour être sûre qu’ils n’oublient pas la fête. Alors n’oublie pas le lien sacré qui me relie à cet enfant ! Au moindre soubresaut de son cœur, je suis auprès de lui et je t’envoie au septième ciel illico-presto. Fini la fête au Royaume des Ombres ? C’est compris ?
Marie-Morgane, la dame-blanche, s’évanouit. Pour Lord, la situation était délicate. Le problème avec les dames blanches, c’est qu’on ne sait pas toujours dans quel camp elles sont. A l’évidence, Marie-Morgane avait choisi le sien et ce n’était pas celui de Lord. Être une dame blanche lui permettait d’accéder à une autre dimension, celle du petit peuple. Si elle réussissait cette mission, elle deviendrait fée, une fée protectrice extrêmement puissante. Elle avait déjà le teint diaphane et extrêmement lumineux. Ça voulait dire qu’elle excellait dans son domaine. Il fallait qu’il renonce à cette proie, il n’avait pas le choix, d’autant plus que l’enfant était cardiaque. Lord avait une éthique. Comme il se sentait fatigué ! Fatigué par cette vie d’errance, désabusé par ce monde qui ne lui convenait plus.
Mais, perdu dans ses pensées, il avait oublié de se volatiliser. Et l’ombre de Lord semblait envahir tout l’espace et enveloppait le môme qui le regardait, assis dans son lit, la couverture tirée jusqu’au menton. Des mots sortirent de sa bouche. Ses lèvres tremblaient.
— Je sais qui tu es, dit-il d’une toute petite voix.
Lord se figea, serra les lèvres, veillant à n’émettre aucun son.
— Tu es le Seigneur des Ombres.
Lord recula d’un pas.
— Plus personne ne croit en toi, excepté moi. Ce sont les autres fantômes qui m’ont parlé de toi. Je savais que tu existais mais personne ne me croyait.
Hector se redressa et lâcha la couverture qui désormais ne couvrait plus que ses jambes. La lune éclairait son joli visage dont le creux des joues révélait un corps frêle. Ses yeux noisette exprimaient une légère candeur, mais fixaient Lord avec une acuité déconcertante. Lord se sentait déshabillé par cette petite chose. Hector reprit :
— Qu’est-ce qui te plait dans le Royaume des Ombres ?
— Euh…et bien, c’est humide, sans surprise.
Hector fit une moue dubitative. C’était n’importe quoi cette réponse.
— Tu connais d’autres mondes ?
— Non, pourquoi ?
— Pour comparer. Pour savoir quel monde est le plus agréable à vivre.
— Mais je ne veux pas vivre dans un autre monde.
— Pourquoi ça ?
— Tu poses toujours autant de questions ?
— Tu esquives. Tu ne veux pas répondre.
— Figure-toi que je ne me pose pas toutes ces questions. Je fais ce qui me plait, c’est tout.
— En quoi c’est plaisant de faire peur ?
— On se sent puissant.
Encore une réponse insatisfaisante.
— Si tu me donnes une crise cardiaque c’est marrant ?
— Ah bah non, quand même pas.
Hector commençait à s’amuser. Il n’était pas si terrible ce fantôme !
— Tu n’as pas envie de faire autre chose ?
— Je ne sais pas quoi faire d’autre.
— C’est facile de faire peur ?
— Oh non ! Ça demande un grand esprit d’analyse. Il faut avoir des notions de psychologie. J’ai appris sur le tas. Ça nécessite beaucoup d’expérience.
— Tu comptes me faire peur ?
— Non, figure-toi que j’ai des principes. On appelle ça la déontologie. Je ne touche pas aux enfants cardiaques Et puis j’aurais trop de problème avec ton ange-gardienne.
— Comment tu t’y prends pour faire peur aux garçons de mon âge ?
Lord baissa la tête, tout penaud.
— Je n’y arrive pas.
Hector sourit. Il jubilait !
— Tu n’y arrives pas ?
— Ils jouent à leurs jeux sur image et je ne parviens pas à m’introduire dans ces images. Si je m’approche d’eux et que je fais bouger un objet, ils ne le voient pas. Ils sont concentrés sur leur écran et ne voient pas ce qui se passe à côté.
Hector n’était pas méchant. Il essaya de comprendre.
— Tu fais ça depuis longtemps ?
— Depuis 1244. Je suis mort empoisonné. On avait empoisonné l’eau de mon puit. Ce crime innommable a eu des conséquences. Premièrement j’ai gardé le goût du poison dans la bouche. C’est pourquoi je suis attiré par les eaux nauséabondes. Deuxièmement, je n’ai eu de cesse de hanter les responsables de cet empoisonnement. Ils ont payé cher ceux-là, je peux te le dire. Ils sont tous devenu fous. C’est à ce moment-là que j’ai pris goût à la peur… C’est comme une drogue…
— Tu sais, la peur n’a pas disparue. Les gens n’ont plus peur des mêmes choses, c’est tout.
— Je suis fatigué, dit Lord. Je n’ai plus envie d’apprendre. J’ai un copain qui utilise les hommes politiques. Il leur fait dire n’importe quoi. Ça fait peur à tout le monde, mais ça n’a aucune classe. Je suis un Seigneur. Je n’utilise pas de marionnettes. Tout se fait entre fantômes, entre professionnels. Et si personne ne peut m’aider, je m’en charge moi-même.
Lord se redressa, très digne. Hector le rassura.
— Tu as la classe, c’est vrai. Mais ce monde n’est plus le tien. Peut-être que Marie-Morgane peut te montrer la lumière ?
Lord eut un mouvement de recul, de panique complète, comme un vampire effrayé par le soleil.
— Quelle lumière ? Je déteste la lumière. D’ailleurs, ta Marie-Morgane est bien trop lumineuse à mon goût.
— La lumière dont je te parle, elle n’est pas comme les autres. C’est une porte.
— Laisse-moi rire ! Ça fait des siècles que je ne suis pas passé par une porte.
— Ça fait des siècles que tu t’amuses à faire peur. Il serait temps de passer à autre chose.
— Qu’est-ce que je vais faire de l’autre côté ?
— Je ne sais pas. Il y a plein de possibilités.
— J’aimais bien ce monde.
— Tu ne crois pas en la réincarnation ?
Lord eut un soubresaut.
— C’est une hérésie ?
— Et bien moi, je me suis réincarné plein de fois. Dans ma vie précédente, j’étais bûcheron. Et la vie d’avant, cow-boy.
— Qu’est-ce qui me prouve que c’est vrai ?
— Tu te rappelles de Charles Pacaud, un canadien français qui vivait en Gaspésie ? Et James Cooper dont le ranch était tout proche d’une réserve indienne et à qui tu faisais peur avec les fantômes Comanches ?
Lord ne répondit rien, mais il se souvenait. Et le plus troublant, c’était autre chose. Dans le regard d’Hector il voyait son âme et ses multiples incarnations, comme un film qui défile en accéléré. Cette âme, il la connaissait. Petit à petit, le film se transforma en tunnel lumineux et arc-en-ciel. Il entendait en écho la voix lointaine d’Hector qui lui disait :
— La lumière et l’amour, c’est la même chose. Souviens-toi ! Souviens-toi ! Nous étions heureux.
Il se souvint qu’Hector avait été son fils. Ils avaient été empoisonnés en même temps. Sa vengeance éternelle dissimulait cette peine immense, cette peine à laquelle il ne s’était jamais confronté. Pourquoi ? Par fierté, refus de souffrir. Dans les yeux d’Hector, il voyait l’amour et c’était comme un grand feu de joie qui le réchauffait des pieds à la tête. Sa silhouette majestueuse devenait incandescente. Hector était dans son lit et son fils lui montrait du doigt la douce lumière blanche qui appelait son âme. Il suivit la lumière qui irradiait son cœur et quitta le monde des ombres à jamais.